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À contre vent : récit d'une traversée



Par Caroline Côté pour Holos


Je me rappelle mon désir très fort à l’âge de 10 ans de collectionner des bocaux en verre afin de les remplir de feuilles et de souvenirs récoltés dans la nature au gré des endroits visités en famille. Des petits cailloux et du sable coloré provenant de Havre Aubert aux Îles de la Madeleine et de minuscules coquilles de moule bleutées récupérées sur les lagunes de la Côte-Nord.


J’avais en tête de ramasser de petits objets pour les transformer en souvenirs indélébiles dans ma mémoire et les partager avec ma sœur cadette. Au fil des années, j’ai gardé ce même désir de vouloir créer des souvenirs impérissables et j’en suis arrivée à la conclusion qu’il m’est impossible de garder intact un moment dans l’espace et le temps. La façon la plus proche d’y arriver a été pour moi de créer des documentaires et d’y relater mes aventures en prenant soin de partager les détails de mes rencontres avec les gens et en y intégrant des images de l’environnement naturel dans lequel je me trouvais. Souvent touchée et émue de me retrouver dans les grands espaces verts, j’éprouve le besoin de donner un sens à mes découvertes. C’est pourquoi je conçois des projets audiovisuels qui me permettent d’entrer en relation avec mes proches et de partager mon amour du plein air. Je me suis lancé, au début du mois dernier, dans une traversée qui transcende cette philosophie : savourer l’instant présent et quitter la ville pour vivre durant 30 jours au fil des sentiers et des routes qui se dessineront devant moi et mon vieux vélo turquoise, un Mercier monovitesse des années 1980, édition spéciale Tour de France. Je n’ai aucun plan concret ni raison d’être outre le désir d’aller au bout de quelque chose, de me rendre dans l’Ouest, à l’ombre des grands monts des Rocheuses aux noms évocateurs : Andromeda, Dôme, Athabasca. En tant que petite fille anxieuse de la ville, aurai-je l’impression que les sommets me protègent de la fébrilité urbaine et sociale qui me dépasse présentement ? On verra ! Adieu, gratte-ciels montréalais et bonjour à vous, Three Sisters, triplettes albertaines. Je serai à vos pieds dans un mois. Le départ Frénétiquement, je m’assure que le porte-bagages est capable de supporter mes petites sacoches de vélo bien remplies. J’ai à peine eu le temps de tester mon matériel avant de m’élancer le matin du 11 juin dernier vers une route inconnue que j’avais seulement repérée en partie, lors d’un road trip dans l’Ouest canadien quelques années plus tôt. Pourquoi partir et laisser le confort de mon petit appartement de Saint-Henri ? C’est une question qui m’est souvent revenue en tête durant le périple. Rouler 130 km par jour, en traînant sa tente, sa nourriture et son sac de couchage provoque certaines douleurs qui nous amènent à douter de nos capacités et nous donnent envie de rentrer à la maison. Je me dis que c’est pour aiguiser mes sens et vivre selon un mode de vie plus ancré que celui que j’ai présentement, en ville. Je constate que je me sens loin de mes origines, celles d’où l’homme et la femme ont évolué durant les derniers siècles et j’ai le sentiment qu’en me rapprochant d’un mode de vie ancestral, je comprendrai mieux l’environnement dans lequel j’évolue aujourd’hui. Je réalise alors que pendant ce voyage, j’aurai à dormir sous les étoiles, à fermer les yeux en compagnie des criquets qui chantent et à me réveiller sur le sol frais, trempé de rosée. Je me surprends à espérer que tout ça me rapprochera d’un mode de vie rudimentaire, libre et autonome. Dans mes bagages :

  • Des chambres à air, des rustines et des outils, pour les imprévus

  • 1 sac bivouac étanche et 1 sac de couchage

  • 2 sacs imperméables

  • 1 livre

  • 10 déjeuners HOLOS, un pot et une cuillère

  • Quelques barres énergétiques

  • 1 brosse à dents en bambou

  • Du savon écologique pour me laver dans les lacs et rivières

  • Mon appareil photo et une grosse lentille

  • 1 briquet de survie

  • 2 gourdes d’eau

  • 1 paire de souliers

  • 2 sous-vêtements

  • Des vêtements Smartwool en laine mérinos (pour éviter les odeurs)

  • 1 manteau Arc’teryx en Gore-Tex

  • Quelques shorts et t-shirts

  • 1 grosse veste chaude

  • 1 paire de lunettes de soleil Julbo Rush

  • 1 canif

  • 1 lampe frontale Ledlenser

  • 1 montre altimètre Coros Vertix avec odomètre intégré

  • 1 batterie de recharge pour cellulaire

  • De la crème solaire

  • 1 cagoule antimoustique

Le pont Jacques-Cartier est le point de départ de mon parcours vers l’Ouest. Mes amis et ma famille m’accompagnent pour les premiers kilomètres, même si le temps est assez orageux. À la dernière minute, deux photographes belges décident de se joindre à moi pour tout le périple; je me sens choyée de pouvoir partager cette expérience avec ces deux copains. Le compte à rebours commence : plus que 4 000 km devant moi ! Ontario Un sentiment de liberté m’envahit quand je quitte l’île de la métropole où j’ai grandi et que je me retrouve à la frontière de cet énorme territoire qu’est l’Ontario. Plusieurs personnes m’avaient déconseillé de partir, me signalant que le vent souffle généralement d’ouest en est et qu’il me serait impossible de réaliser ce trajet en sens inverse. Le premier jour met justement ma volonté à l’épreuve alors que moi et mes deux amis sommes rapidement confrontés à ce puissant vent de face. Après seulement quelques heures sur ma monture, je prends conscience que le projet sera essoufflant. Mais je comprends aussi que je m’ajusterai au rythme des éléments et que ma détermination me guidera pour aller de l’avant et ne pas rebrousser chemin. Les soirées sont des moments de repos et de joie. Heureux d’avoir parcouru un nombre impressionnant de kilomètres, mes comparses et moi nous retrouvons à l’épicerie à la recherche de calories à ingurgiter. Nous consommons en moyenne entre 4 000 et 5 000 calories chaque jour; c’est considérable ! Ayant avec nous quelques denrées, nous complétons notre menu avec des noix, des pâtes et des fruits frais achetés dans les petits marchés des villages où nous nous arrêtons ici et là. Monter le camp se fait très vite; le plus long est de trouver une parcelle de gazon convenable et de niveau où poser une tente et le tour est joué. Lors des longues journées que nous terminons à bout de souffle, nos yeux se posent sur le premier endroit venu; quand nous avons plus d’énergie, nous cherchons un site près d’une jolie rivière, par exemple. Le plus possible, j’essaie de m’arrêter loin de la route où nous passons 90 % de notre temps. L’autoroute qui traverse le Canada, la Transcanadienne, est bruyante et peu attirante d’un point de vue touristique, mais elle nous offre un trajet plus rapide et direct que les sentiers de terre et de sable souvent recommandés par Google Maps et peu adaptés à mes pneus de vélo de route. Le train qui traverse le pays pousse un bruyant soupir chaque fois qu’il arrive en ville, que ce soit à Ottawa, à Winnipeg, ou ailleurs. Malgré ce désagrément auditif, son passage me rappelle que nous ne sommes pas les seuls à traverser le pays. Je viens rapidement à le considérer comme un allié dans le centre du Canada puisqu’il constitue l’une des seules distractions visuelles sur des centaines de kilomètres alors que je traverse des champs de toute sorte pendant plus de la moitié de l’itinéraire. Lors d’une expédition de ce genre, la routine quotidienne est assez simple. 5 h : on se lève, malgré le désir de rester dans son sac de plume plus longtemps. 5 h 10 à 5 h 25 : on prépare le déjeuner. 5 h 25 à 6 h 10 : on discute des vents, de la météo et de l’itinéraire en sirotant un bon café. 6 h 10 à 6 h 45 : on lève le camp et on se prépare à partir. 6 h 45 : on se met en route pour la journée. 6 h 45 à midi : on roule entre 60 et 100 km en faisant une pause tous les 10 ou 20 km, selon l’intensité des conditions. 12 h : on s’arrête pour le lunch, habituellement dans une ville ou une station-service. 13 h à 17 h : on pédale encore. 17 h à 18 h : on fait l’épicerie pour le souper et on cherche un endroit où camper. 18 h à 20 h : temps personnel (blogue, lecture, courriels) 20 h : on se couche, même si le soleil, lui, brille toujours. Le petit déjeuner est mon moment préféré de la journée pendant ce genre de voyage, de même que lors des occasionnelles expéditions hivernales auxquelles je participe. J’aime profiter de cet instant, quand le jour ne s’est pas encore tout à fait installé et que mes partenaires d’aventure sont toujours dans les bras de Morphée, pour faire une méditation quotidienne. En même temps, l’eau chauffe sur le petit réchaud, et je suis encore au chaud dans mon sac douillet. Je crée de l’espace dans ma tête pour y accueillir uniquement des pensées positives et préparer une journée qui pourrait être remplie de défis. J’essaie de visualiser la façon dont j’aborderai les difficultés sur mon passage. L’eau prend quelques minutes à bouillir. Je la verse dans les petits bols remplis du contenu d’un sachet de déjeuner HOLOS en y ajoutant quelques dattes, bananes ou pommes. Quand j’ai la chance de trouver du lait d’amande, je prépare mon mélange la veille pour pouvoir partir rapidement et manger durant les pauses. Chaud ou froid, c’est un délice. Quand je sais que le dénivelé positif sera important sur une courte distance, je prends deux portions. Ça me convient parfaitement et ça me permet de déjeuner deux fois dans la même journée. Le paysage de l’Ontario est une nouveauté pour moi et mes yeux admirent des décors uniques. Ottawa me charme avec ses pistes cyclables bien aménagées et ses monuments impressionnants. Avoir la chance de s’arrêter faire le plein de victuailles dans une ville de cette taille est une occasion à saisir. Les routes époustouflantes des Grands Lacs valent absolument la peine d’être découvertes. En roulant si près de l’eau à vélo, j’ai l’impression d’être dans les Caraïbes, sauf le jour où je suis arrivée à Old Woman Bay et que j’ai dû enfiler tous mes vêtements chauds tellement il faisait froid. L’atmosphère de ce lieu doit être merveilleuse lorsqu’il n’y a aucun nuage, mais les nuages et le brouillard qui planent le jour de ma visite rendent l’endroit mystérieux. Quel honneur de pouvoir assister à toutes sortes de phénomènes météorologiques sur ce nouveau territoire que je découvre, entouré de mille lacs et rivières ! L’Ontario, la plus vaste province à traverser sur mon parcours, m’a accueillie pendant environ la moitié de mon voyage. À mi-chemin Jour 15, je suis au milieu du périple et je quitterai bientôt l’Ontario. Sur la Transcanadienne, près de Thunder Bay, un grand panneau marque la ligne de partage des eaux. À partir d’ici, toutes les rivières s’écoulent vers le nord et vers l’océan Arctique. Devant moi, ce puissant symbole m’indique que ce n’est pas la fin de l’expédition et que ce que je laisse derrière moi appartient maintenant au passé. Je profite de cette journée, moment charnière de mon aventure, pour essayer d’imaginer quelle sorte de personne j’ai envie d’être dans le futur. Est-ce que je suis vraiment alignée avec ce que je veux devenir ou est-ce que je me laisse déconcentrer par le brouhaha quotidien d’événements urbains qui, dans ma mire, comptent si peu ? Comment parvenir à partager un message clair avec ma communauté quand je suis incapable de m’écouter moi-même et de déterminer qui je veux être ? Toutes ces questions subsistent et je n’ai que des pistes de réponses en ce 25 juin, à mi-parcours. Je me rends compte à cet instant, sur la ligne de séparation des eaux, à plus de 1 700 km de la maison, que j’ai besoin de définir mes valeurs essentielles, de trouver ce qui me fait vibrer. Je réalise que c’est pour cela que je me tiens à cet endroit particulier à ce moment précis. Le solstice d’été est tout juste derrière nous et les journées commenceront bientôt à raccourcir; je devrai faire de la place pour accueillir certaines réponses qui viendront naturellement à la personne que je deviendrai dans les prochains jours, au fil du courant des rivières qui suivent mon parcours vers l’Ouest. Les Prairies Quel incroyable sentiment que d’arriver au Manitoba, tout comme celui ressenti en traversant la frontière de la Saskatchewan ! J’ai l’impression de changer de pays à chaque fois, même si rien sur la grande route ne change réellement. Les stations-service où j’arrête pour manger durant les derniers jours sont plus ou moins éloignées l’une de l’autre et je dois tracer mon itinéraire en fonction des endroits où je compte faire une pause et me ravitailler. Principale attraction pendant toutes ces heures à vélo, les petits dépanneurs en bordure d’autoroute sont souvent le seul endroit où je peux m’alimenter. Je ne « dîne » plus; désormais, j’ingurgite des trucs dans le but de continuer à rouler et me nourrir le plus possible. Malheureusement, je ne trouve aucun aliment frais, aucun produit bio, aucun fruit ni légume. Les biscuits, les barres énergétiques au chocolat et quelques friandises font bien l’affaire pour m’aider à reprendre un bon rythme après chaque pause. Les stations-service se révèlent essentielles lorsqu’il s’agit de prendre une douche, de remplir mes gourdes et même de laver mes vêtements. Ce genre d’établissement est parfois très accueillant pour les grands voyageurs. Je me pose souvent la question, assise à une table de pique-nique en train de grignoter, à savoir si les villageois s’alimentent eux aussi dans les stations-service. Dans certaines régions, il n’y a que ça dans un rayon de cent kilomètres. Je remarque que plusieurs épiceries semblent avoir fermé leurs portes ces dernières années. Les enfants des villages abandonnent leur lieu de naissance pour suivre leur famille et aller vivre dans les centres urbains. Il ne reste que quelques habitants parsemés dans ces villages isolés. Manger sainement doit être assez complexe dans ces régions où il ne reste que de la restauration rapide en bord de route et des stations-service. Je suis heureuse de m’arrêter dans ces petites oasis de produits de toutes sortes. Ces pauses se font de plus en plus nombreuses vers la fin du trajet. Le corps, lui, est un peu fatigué. Il faut dire que je ne lui ai accordé aucune journée de repos depuis notre départ de Montréal. Aux contreforts des Rocheuses Les vastes champs de canola et les grands pâturages de bétail laissent finalement la place aux collines qui s’installent tranquillement dans le décor. Calgary me sort de ma léthargie; la grande ville se détache des plaines que je traverse depuis quelques jours. La rivière Bow, turquoise et pure, m’accompagne pour ces magnifiques derniers kilomètres jusqu’à ma destination, la ville de Banff. C’est pour moi un privilège de me retrouver ici, si petite sous les cathédrales de pins qui bordent les sentiers d’accès de ce fabuleux endroit. Jour 32, je m’assois sur la terrasse tranquille d’un café et me détends enfin près des lacs glaciaires, créés par le glacier Wenkchemna que j’irai visiter bientôt.

Apaisée et souriante, je me laisse bercer par une légère brise qui me caresse doucement sur son passage. Je me remémore tous les souvenirs emmagasinés depuis mon premier coup de pédale vers l’Ouest il y a un mois. Ils sont précieux et j’ai envie de les laisser partir au vent parce que je me sens libre et que je ne veux plus rien posséder, pas même mes souvenirs. Je regarde maintenant devant moi. Le barista qui me sert mon flat white remarque mon vélo avec ses sacoches usées, et me demande d’où je viens. Je lui réponds que c’est une longue histoire, a-t-il vraiment le temps de l’écouter ? Épilogue Dans les environs de Canmore, 4 jours après mon arrivée dans l’Ouest C’est sur le sentier d’approche de la montagne que je m’apprête à gravir que le cardiofréquencemètre de ma montre m’avertit que le rythme de mon cœur a augmenté durant le dernier kilomètre. Avais-je besoin d’aller si loin pour ressentir cela ? Je pense que dans le fond, c’est ce que je cherchais : prendre conscience du battement de mon cœur, qui comme le débit d’un cours d’eau, est constant et déterminé.



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© 2020 par Caroline Cote

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