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Le parc Kuururjuaq : terre d'abondance & oasis nordique


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08 JANVIER 20210

COMMENTAIRES ALEXIA DROUIN

VAOLO

Texte par Caroline Côté.

Une exploratrice d'aventures d'expérience ayant plusieurs expéditions dans son logbook a décidé de vous décrire ici une partie de son exploration du parc Kuururjuaq qu'elle a traversé en autonomie avec sa co-réalisatrice Florence Pelletier et 3 autres femmes pour y faire le long métrage Traversées (lien pour visionner en fin d'article). Lorsqu’on voyage dans le grand nord du Québec, on a envie d’y retourner à coup sûr. J’ai eu la chance de m’y rendre à deux reprises et de visiter le parc Kuururjuaq lorsque je réalisais le documentaire Traversées, qui raconte l’histoire de 3 femmes qui suivent un passage de 160 kilomètres emprunté par des chasseurs Inuit depuis des millénaires. Florence Pelletier, mon amie co-réalisatrice et moi-même ressentons le désir de donner envie à tous de sortir de la maison pour aller explorer cet endroit magnifique que l’on connaît encore si peu.

Pour le tournage du documentaire Traversées, nous cherchions un terrain hors du commun, vaste et dépaysant. J’ai tout de suite été attirée par le parc Kuururjuaq, un endroit reculé dans le nord du Québec, en lisant un article sur l’endroit dans le magazine de plein air Espaces. J’étais tombée sous le charme de ce lieu faisant partie de l’organisme Parcs Nunavik, qui a pour mission de protéger les ressources naturelles et culturelles du Nunavik par le biais de plans de conservation et de programmes d’éducation. Les communautés locales sont en charge de sa gestion. J’avais envie de faire découvrir aux Québécois ce territoire magique. On pense parfois que l’on doit voyager à l’international pour vivre des expériences inoubliables, mais je crois que l’arrière-pays du Québec est si vaste que nous devrions nous y intéresser avant même de nous aventurer ailleurs.

Le parc couvre un territoire de 4 460 kilomètres carrés, de la Baie d’Ungava jusqu’au Mont d’Iberville. Le projet du film est né du désir d’élargir mes frontières, ma vision du monde. Un terme en inuktitut; “Qamaniq” désigne bien cette vision: Là où la rivière s’élargit. La signification de ce terme m’a inspirée à vouloir en apprendre davantage sur l’endroit. Était-ce vraiment réaliste d’emmener une équipe avec moi pour vivre le défi auquel je rêvais depuis des mois déjà ? Serions-nous en mesure de porter notre propre équipement et d’effectuer un nombre important de kilomètres sans ravitaillement? Et moi, serais-je apte à réaliser ce documentaire et vivre l’aventure simultanément? Traverser le parc Kuurrurjuaq avec notre propre matériel sur le dos allait être tout un défi. Serais-je capable de surmonter les obstacles qui se dresseraient sur ma route? Heureusement, je faisais confiance à mon instinct pour me guider dans les prises de décisions des derniers jours de préparation.



À la fin Juin 2019, nous quittons Montréal et nous nous rendons directement à Kuujjuaq, une de mes villes préférées, où il n’y a pas de frontières entre la demeure d’un habitant et celle de son voisin. Les chiens courent partout librement. Je remarque qu’à cet endroit, le partage n’est pas seulement un concept, mais un mode de vie. On voit à des kilomètres, parce que les arbres ne mesurent que quelques pieds; seuls les plus robustes survivent. Les bisons et les renards arctiques sont présents tout autour. Nous y passons trois jours pour nous reposer et nous acclimater à ce nouvel environnement avant de repartir pour Kangiqsualujjuaq, le village le plus à l’est du Nunavik et qui se trouve à 25 kilomètres de la baie d’Ungava. C’est un endroit reculé où les mouvements des marées se font sentir. Avec Florence, je rencontre Tivi Etok, un illustrateur et artiste vivant dans la ville la plus proche du parc. À 90 ans, il nous donne ses recommandations par rapport aux sentiers à utiliser pour arriver à couvrir la distance prévue. Nous écoutons ses paroles comme un enseignement. Le plus grand des défis, selon lui, allait être de mettre un pied devant l’autre lorsque la tête aura envie d’abandonner parce que le corps utilisera alors le maximum de ses capacités. Je me dis qu’il a certainement raison, il faudra user de force mentale pour réussir à se rendre au bout du parcours envisagé. Dans l’avion vers Kangiqsualujjuaq, nous nous affairons aux derniers préparatifs en vue du grand départ: faire le compte des contenants de gaz à réchaud, passer en revue l’itinéraire, répartir les derniers sachets de nourriture lyophilisée dans nos sacs et effectuer quelques appels d’essai avec le téléphone satellite. Durant le vol, on pouvait déceler à travers quelques percées de nuages les monts Torngat, une chaîne de montagnes où se trouve le mont Iberville, le plus haut sommet de l’Est de l’Amérique du Nord. En inuktitut, Torngat signifie « la place des esprits ». Après quarante minutes de vol, nous arrivons enfin sur le terrain. Avant de mettre le pied à l’extérieur du petit Twin Otter qui vient de nous déposer sur ce territoire immense, en croisant le regard de mes compatriotes, je perçois de la confiance dans leurs yeux. J’espère que je ne les décevrai pas.

Nous sommes sur une piste d’atterrissage de fortune en bordure de la rivière Koroc, dont la source remonte à un glacier situé près du mont Iberville. Malgré le vent brutal du nord qui pousse des sifflements perçants, nous ouvrons la porte de l’appareil, et entreprenons d’un pas assuré la descente des petites marches de métal et mettons enfin le pied sur le vaste territoire isolé du parc Kuururjuaq. Nous nous trouvons au centre d’une vallée entourée de montagnes grandioses semblables à des monuments d’une hauteur impressionnante. L’air lourd de brume rend l’endroit quelque peu lugubre. L’avion nous laisse à nous-mêmes, et repart vers Kangiqsualujjuaq. Endossant les rôles de réalisatrices et d’organisatrices de l’expédition, Florence et moi nous rendons compte de tout le boulot qui nous attend dans les prochains jours.


Quarante-cinq minutes après l’atterrissage, nous sommes enfin prêtes à partir. Nous effectuons alors les premiers pas de notre expédition. Entre les sommets en dents de scie et les fjords découpés par les glaciers, là où se promènent des ours polaires et des caribous, on se rappelle la légende inuit de Sedna, déesse inuite tapie dans les profondeurs de la mer et grande protectrice de la nature. Nous devons prendre garde à ne pas transgresser ses règles, car elle se met alors en colère et l’harmonie qui règne habituellement dans leur monde s’en trouve rompue. Après que le peuple a apaisé sa colère, Sedna libère le gibier et rétablit les bons rapports entre les Inuits et leur monde. En tout temps, les chasseurs doivent se souvenir de respecter tous les êtres vivants s’ils souhaitent maintenir une bonne relation avec la déesse. En tout temps, nous nous rappellerons que nous sommes en terre inuite appelée Nunangat, et qu’il faut respecter en tout temps les montagnes et la terre, les rochers, l’eau et le brouillard qui ont tous un esprit. En ce premier jour de notre expédition, la luminosité descendante nous rappelle qu’il faut faire vite. Nous devons arriver au campement avant la nuit.

De longs kilomètres restent à parcourir dans les prochains jours, mais pour l’instant, la journée s’achève sous la lumière qui faiblit derrière nous, laissant une délicate lueur dans la trace sinueuse de nos pas mouillés. À nos pieds, devant nous, s’étendent de magnifiques herbes, dont le pollen commence à se répandre dans le vent frais du Nunavik. En allant chercher de l’eau pour remplir nos gourdes, je scrute le vaste ciel et remercie Sedna de m’avoir permis d’être à cet endroit et de vivre cette fantastique aventure. Pendant ce temps, sur la côte, l’ours blanc chasse le phoque sur la banquise de la baie Nachvak. On a entendu dire qu’il s’approchait de plus en plus d’une des sections de notre itinéraire à cause du manque de nourriture et des changements dans son mode de vie, sûrement causés par le réchauffement climatique. Je reste attentive en jetant souvent des regards vers l’horizon.

Nous contemplons un ciel noir rempli d’étoiles filantes qui nous offre la chance d’assister à un spectaculaire manège de lumières vertes apparaissant tranquillement derrière les sommets avoisinants. Douces et faibles au début, leur mouvement prend de l’ampleur, et la danse des aurores se continue jusqu’à minuit. La journée difficile se transforme en cadeau pour nos yeux ébahis par tant de beauté. Sur la même piste qui nous avait vues décoller, Florence et moi repensons à l’aventure que nous venons tout juste de vivre. De retour à Montréal, l’aventure ne se termine pas là. C’est ce qui est complexe avec le métier de cinéaste d’aventure. Il faut rentrer à la maison et accepter le fait qu’on passera le prochain mois à faire du montage vidéo devant un écran et à envoyer des centaines de courriels. La partie de mon métier qui se déroule sur le terrain est très thérapeutique, mais le retour à la vie urbaine représente pour moi un réel choc chaque fois, après avoir été déconnectée de tout durant des jours. Je me rends compte que nous ajoutons tellement de superflu à un mode de vie qui pourrait être beaucoup plus simple et harmonieux. C’est ce que je retiens du parc Kuururjuaq et de ce projet documentaire qui vient de s’achever; la recherche de la simplicité.

Pour voir le documentaire Traversées: https://linktr.ee/traversees




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